
Détail,
statue de Thomas Becket Musée
de Stokolm
- L'enfant à la
chandelle , un tableau perdu des Le Nain
- Thomas Becket
-
Saint Dominique
-
Thomas d'Aquin
-
Laon et les scots
-
la Vierge et Joseph
La réputation
des Le Nain est peu dissociable de leur attachement à la
campagne picarde. Cependant...
Dans son histoire
de Laon (avant 1726), le chanoine Claude Leleu, nous renseigne sur
la production des frères Le Nain en 1632 "composée
de miniatures et portraits en raccourci, à demi corps et
en forme de buste et aussi de grands tableaux, comme ceux qui représentent
les mystères, les martyrs des saints, les batailles et semblables".
Tout indique
qu'ils "se recommandent à la fois par leur talent, par
leur moralité, et par leur excellent rapport avec le milieu
dévot".Il est donc vraisemblable qu'ils fussent tout
autant attachés à leur ville de Laon, fiers en particulier
de son rayonnement intellectuel et moral dpuis le haut moyen-âge.
Laon
occupe une place à part dans l'histoire de la dévotion
à la Vierge. La fondation de Notre Dame de Laon paraît
remonter aux origines du christianisme dans les Gaules.
La
tradition dit que St. Béa apôtre du Laonnois y
"aurait établi une chapelle
dans une grotte souterraine de la montagne, sous le vocable de la
bienheureuse Vierge Marie ou s'asssemblaient les fidèles
pour célèbrer les saints Mystères, ,chanter
les psaumes et prier en sécurité." Sur l'emplacement
de cette chapelle qu'il est permis de regarder comme un des plus
anciens monuments élevé en l'honneur de la mère
du divin Rédempteur, aurait été construite
plus tard la cathédrale actuelle".
Auguste
Bouxin qui citait l'Abbé Charpentier ajoute:
"Ce
qui est absolument certain, c'est que l'église Ste.
Marie existait et avait une certaine importance au Ve.siècle,
avant la naissance de st.Rémi, puisque dès
son jeune âge, ce saint y fut placé par ses parents
au nombre des clercs pour être initié à la connaissance
des Saintes lettres.
Citant D. Lelong:
"Devenu évêque de Reims, St. Rémi n'oublia
pas l'église ou il avait puisé les éléments
des sciences divine et humaine. Il la dota des biens reçus
de Clovis récemment converti et en fit , l'an 498 la cathédrale
d'un nouveau diocèse.
Dès le VI e. siècle l'église Ste Marie de Laon
était célèbre par les peuples qui l'allaient
visiter,et que les prodiges obtenus par l'intermédiaire de
la mère de Dieu y furent tellement nombreux qu'on l'appela
Notre Dame des Miracles.
Guibert
de Nogent ajoute que Notre Dame était devenue une basilique:
" vaste, remarquable par le nombre et
la somptuosité des ses ornements, qu'on y voyait de riches
tentures, des tapis, des hotels d'or..." mais le moine
historien ne parle que de l'église brulée en 1112;
il la montre telle qu'il a pu la voir à cette époque,
sans dire si c'était la même que celle de St Rémi.
La somptuosité s'explique: trois rois de France y furent
sacrés ou couronnés: Louis d' Outremer en 936, Robert
Le Pieux en 996, Philippe 1er le jour de Noël 1060.
A la lumière
de ce qui précède, on peut penser que le débat
sur la maternité divine fut rarement clos à Laon,
et pouvait y être alimenté par les investigations des
plus érudits.
Appelé par Charles le Chauve, Jean
Scot Erigène avait gagné le continent vers 845. Nommé
à l'école du palais ,il venait souvent à Laon
, ou Martin Scot et ses compatriotes irlandais traduisaient le grec
nécessaire à ses travaux. Théologien émérite,
il glosa l'évangile selon St Jean, analysa la pensée
de st.Augustin et pris part aux grandes querelles théologiques
concernant la nature divine
- (b) Jusqu'à
Anselme de Cantorbéry ; le problème de l'incarnation
fait l'objet du Cur Deus homos, célèbre ouvrage théologique
rédigé pendant son exil italien, peu avant 1100.
- Les mystères de l'incarnation, associés à
la maternité divine sous tendent la légende des trois
chevaliers laonnois, initiateurs en 1134 de Notre Dame de Liesse.
Il est possible que leurs discours fussent inspirés par les
travaux d'Anselme.
Le rapprochement
entre Liesse et Cantorbéry n'est pas isolé à
l'époque du tableau. L'église des Authieux, construite
en 1632 au nord de Rouen, est à la fois dédiée
à Thomas de Cantorbéry et Notre dame de Liesse. Intercesseur
et thaumaturge mythique, Thomas est aussi le continuateur d'Anselme,
qui n'aura pas le loisir d'être célébré
et canonisé avant le XVIIIème siècle.
(c)
Le couvent de St Sixte était le premier couvent des dominicain
de Rome.
« St Dominique y séjourna souvent. Une quarantaine
de frères environ y restaient. »
La Légende Dorée de Jacques de Voragine (ou de Varazze,
autre grand Dominicain du XIIIe siècle) Edouard Rouveyre
Editeur-1902, tome 2, page 360.
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Gautier
de Mortagne est évêque de Laon
lorsqu' en 1173, il consacre
dans sa cathédrale le premier des
150 sanctuaires dédiés
à son ami Thomas Becket .
Il est aussi très lié avec le philosophe scolastique
Jean de Salisbury, autre ami indéfectible et biographe de
Thomas.
Aussi
les archives de Laon recèlent-elle toujours, l'essentiel
des lettres et manuscrits concernant l'inflexible archevêque,
recueillis à la source, auprès de Thomas lui-même.
Après son sacre, et au point de le prendre comme modèle,
Thomas Becket a longuement médité les lettres et oraisons
d'Anselme, son prédécesseur à l'archevêché
de Cantorbéry.
Anselme de Cantorbéry est considéré
comme le père de la scolastique. Mais l'application
de la méthode, son rôle décisif dans l'interprétation
de l'écriture, revient
à un de ses élèves à
l'abbaye du Bec, Anselme de Laon .
Considéré comme "une lumière pour
l'ensemble du monde latin par sa science des arts libéraux
et la sérénité de ses moeurs", Anselme
de Laon jette les bases de l'université de Paris vers 1076
et revient à Laon vers 1100.
Son élève, Guillaume de Champeaux, fonde en 1108 la
collégiale saint Victor de Paris qui va soutenir la réforme
Grégorienne en relevant le niveau moral et intellectuel du
clergé par un enseignement philosophique et théologique
de haut niveau. L'enseignement de Guillaume
de Champeaux, relayé par Hugues
de St Victor vers 1115, s'étend rapidement aux collégiales
voisines et à l'abbaye Ste Geneviève qui laisse les
écoles se multiplier sur ses terres.
C'est la naissance du quartier latin.
Le
rayonnement de la pensée victorine y sera ensuite développé
par les ordres mendiants, particulièrement les Dominicains
avec Albert Le Grand et Thomas d'Aquin. Ainsi, selon le mot du pape
en 1245 " l'université de Paris
était le four sur lequel cuisait le pain intellectuel du
monde latin.
Ordre de savants, dévoué au saint siège, animé
par l'amour de l'étude et de l'enseignement, les Dominicains
conseillent les Papes, évêques, reines, rois, grands
seigneurs qui les prennent comme confesseurs, jusqu'au XVIe siècle
pour les rois de France. Mais les malheureux compromis octroyés
en 1516 par Léon X, vont accélérer une nouvelle
dérive du clergé, qui voit le retour à la simonie
et à l'ignorance des prêtres.
Jusqu'au Concile de Trente, dont la réception tardive en
France est proche de l'époque qui nous intéresse.
Le
renouveau religieux qui s'ensuit ramène globalement aux règles
primitives de la réforme grégorienne. Ce qui donne
toute sa pertinence à la pensée, mais aussi à
l'intransigeance d'Anselme de Cantorbéry,
ainsi qu'à celle de son successeur Thomas dont l'inflexibilité
ira jusqu'au martyre.
Le
message de notre tableau est à peu près celui du Saint
Thomas d'Aquin fontaine de sagesse , autre toile parisienne
peinte dans le même deuxième quart du XVIIè.
pour la bibliothèque du couvent dominicain de l'Annonciation.(1)
Infiniment moins mièvre, notre Sainte Conversation reproduit
l'ancien symbole de l'université de Paris au XIIIè.
siècle. La source de la sagesse est représentée
par la vierge et l'enfant, un saint, un évêque, des
professeurs qui enseignent, à l'aide de livres tenus par
des écoliers assis à leurs pupitres. Comme le "
saint Thomas d'Aquin ", notre tableau rappelle
ainsi l'excellence et le caractère
intemporel de l'enseignement parisien du XIIIeme siècle.
Avec fort opportunément en plus et grâce à Thomas
de Cantorbéry, l'extrême rigueur sans laquelle le savoir
ne saurait longtemps soutenir la sagesse.
Le format, plusieurs repentirs visibles près
de la main gauche et du manteau de Dominique, le simple carton
qui servait de support à la toile, des passages moins aboutis
comme les chevelures jugées peu signifiantes à cette
échelle, militent pour une étude préparatoire.
Loin d'être isolé chez les Le Nain, ce traité
hétérogène déconcerte d'abord, et lors
de sa réapparition, la toile faillit passer pour une composition
plus récente d'inspiration rubénienne. Très
vite cependant l'efficacité de l'option s'impose par son
exeptionnel pouvoir d'interpellation. L' intensité scénique
est sous-tendue par les regards et la superbe harmonie des gris
bleutés associés aux camaïeux de bistres et rouges
sombres participe à la signature du tableau.
Effectué
dans le circuit marchand, le transfert du support confirme un tissage
du XVII e.. L'influence rubénienne est probable dans l'attitude
de la vierge et de l'enfant, quasi certaine pour le personnage d'extrême
gauche qui parait extrait de la Sainte famille avec sainte Anne
(vers 1625), où il représente Joseph, modestement
en retrait comme souvent chez Rubens.
Cette
influence paraît normale à la période de maturité
et de célébrité de Rubens, 1630-1635, à
fortiori dans le quartier de St Germain des prés où
sont établis les Le Nain, ainsi qu'une importante colonie
étrangère, flamande dans sa majorité. Elle
est cependant loin d'être essentielle, et l'on remarque l'expression
plus bonhomme de notre Joseph ?, obtenue par simple accentuation
circonflexe des sourcils, sans oublier le nez devenu
"juif" dont nous ne connaissons
pas d'autres exemples, si ce n'est
précisément chez les Le Nain.
Notre Vierge par ailleurs, s'affranchit
des dimensions profanes et teintées de préciosité,
propre aux maternités de Rubens. Et même son généreux
décolleté parvient à ne rien souligner d'autre
que la tendresse d'une mère, désarmante de naïve
sollicitude.
Le regard de l'enfant serait par contre plus volontier celui d'un
juge; et l'on ne rencontre guère d'expression comparable,
si ce n'est celle du Jésus ébouriffé de la
Madone de St. Sixte peinte par Raphaël pour les dominicains
de Rome. Est-ce un hasard? (c).
Remarquables
de rigidité, le regard, le visage, l'attitude de Saint
Thomas Becket inclinent à en faire
le point d'ancrage du tableau. Ainsi que le somptueux traité
de la mitre, et de la chasuble ornée d'une flagellation et
d'un portement de croix, ils traduisent le
mystère insondable que représente l'âme du héros,
un des plus puissants et fastueux personnage de son temps, avant
de devenir primat d'Angleterre; capable ensuite d'accepter délibérément
le dénuement, la persécution, l'exil, et enfin le
martyre.
St
Dominique,
l'accompagne, du moins est-ce notre conviction (5).
Il anime la controverse, rappelant ainsi lui-même le
rôle prépondérant des frères prêcheurs
dans l'enseignement. A sa gauche, légèrement en retrait,
la face joviale animée par le clin d'il du petit Jean-Baptiste
dédramatise la scène et semble inviter à la
participation des plus jeunes ou des moins savants. Fermant le tableau,
le personnage inspiré de Joseph campe un auditeur attentif,
dont la rusticité souligne la bienveillance.
Autre
invitation au débat, l'attitude de l'adolescent fige un mouvement
de vive attention vers de probables spectateurs. Bien qu'avec trois
ou quatre ans de plus, suscitant des moustaches incertaines, son
visage est très proche de l' Enfant
à la chandelle, donné aux Le nain par Antony
Valabrègue en 1905, connu par la gravure, et semble t-il
disparu depuis. Le livre ouvert sur ses genoux
nous enseigne l'incarnation du Verbe. Sur l'autre livre, Saint Dominique
nous confirme la maternité divine :
L'ensemble constitue cette affirmation doctrinale majeure, contestée
par les nestoriens au Ve siècle et, particulièrement
le culte marial, remise en question, par la réforme protestante
du XVIe siècle (a). La
genèse de notre esquisse s'inscrit à exactement dans
ce contexte et indépendament de la signification première
on mesure la pertinence d'un tableau qui
pourrait aussi vouloir saluer le rôle déterminant des
protagonistes, à une période historiquement décisive
pour l'épanouissement du culte de la Vierge.
Si l'on
accepte qu' Elène Fourment et son fils aient pu influencer
la Vierge et l'enfant, notre tableau serait postérieur à
1633 /1635. L'identité de facture des
chasubles et mitres avec celles de la Messe Pontificale,
à rapprocher également de la robe de premier plan
de la Réunion musicale, suggère une
participation importante, peut-être, pas exclusive d'Antoine
(2). Elle pourrait contribuer
à proposer une datation proche de 1640. Voire un peu avant
si l'on intègre une autre hypothèse concernant avec
l'âge, : les évolutions successives de l' Enfant
à la chandelle. Bien que sensiblement plus jeune, notre
st Jean semble proche en effet de l'autre saint Jean de la Déploration
sur le Christ mort. Lequel n'est pas sans ressembler à
ce jeune homme au verre, quelque peu égaré, mais sans
doute à dessein, dans l'arrogant portrait de groupe de la
Tabagie, dont la date, 1643, est certaine.(3)
Le
tableau final a t-il vu le jour ?
On pense aux nombreux sanctuaires de la ville de Laon et alentours,
dévastés par la révolution. Sans oublier la
face nord du transept de la cathédrale, contemporaine de
Gautier de Mortagne. Cette façade, près de laquelle
fut sans doute dédicacé le premier hotel à
Thomas est la plus ancienne. Elle est d'ailleurs avec deux porches
et escalier, traitée comme une entrée principale.
Au centre, une des premières grandes roses gothiques ensère
les vitraux d'origine (vers 1180).
Ils représentent les sept arts libéraux plus la médecine
entourant une allégorie de la philosophie ou peut-être
de la sagesse. A droite, la tour St Thomas
de Cantorbéry culmine à 60 mètres. La
tour de gauche s'ouvre vers l'est sur deux vastes chapelles supperposées
terminées en absidioles à sept pans. Celle du rez
de Chaussée est dédiée
à Notre Dame du Rosaire. Elle reçoit la lumière
par six vitraux en lancette illustrant les mystères du Rosaire
et la légende de Liesse . La chapelle de l'étage dont
l'éclairage bénéficie de deux rangs de lancettes
passe pour la plus belle de la cathédrale.
Elle est dédiée à Thomas de Cantorbery.(4)
Pour
des peintres laonnois,
dévots, imprégnés de l'histoire de Thomas Becket
et de l' Université de Paris près de laquelle ils
vivent en pleine contre réforme, le
tableau relève de l'évidence et ressemble à
une profession de foi. Nombres de commanditaires sans doute en fussent
satisfaits, et Il faut se rappeler que les collectionneurs français
du XVIIe., banquiers, prélats, hommes politiques, sont avant
tout des érudits passionnés, dont les achats participent
plus souvent d'un besoin de méditation que d'une nécessaire
exposition.
On
peut douter par contre que sa lecture spontanée fusse à
la portée d'un plus large public de fidèles, et que
les directives iconograhiques du temps habitueront volontiers à
de plus grosses ficelles. La modestie du support
carton paraît d'ailleurs vouloir minimiser aux yeux du commanditaire,
l'importance d'une étude spéculative plus ou moins
étrangère à son initiative. Mais grâce
à laquelle les peintres pouvaient espérer s'exprimer
sur le terrain où ils excellent, échapper surtout
aux représentations traditionnelles, invariablement plus
mièvres et requérant de surcroit une perspective qu'ils
maîtrisent mal.
.On
pense à la Vierge du Rosaire qu'ils ont peint pour
la Chapelle St Thomas de Cantorbéry de Notre Dame de Paris.
Disparu à la révolution, le
tableau était sans doute peu dans la manière des Le
Nain, au point d'être certainement à tort, donné
à Lanfranc à partir de 1781. Les inventaires précédents
(1753 et 1763) nous renseignent : " Le tableau de l'autel représente
la sainte Vierge tenant son fils Jésus; elle présente
un Rosaire à Saint Dominique qui est à genoux; Saint
Thomas est à côté dans la même attitude,
par Le Nain.
Multipliées après la bataille de Lépante, les
représentations de La Madone du Rosaire furent rapidement
figées par la formule simpliste qui vient d'être décrite.
Les invraisemblances historiques qui s'ensuivent,
le paradoxe de voir St.Thomas dans ce tableau qui lui est dédié,
"à la remorque" de St Dominique devaient
fort mal s'accommoder du réalisme des Le Nain; qui néanmoins
peignirent le tableau !
Il
fallait sans doute satisfaire les exégètes dans le
temps où s'imposent, redoutables formulaires d'abstractions,
les deux éditions parisiennes successives de l'iconologie
de Ripa (1636 et 1643). Sur ce sujet qu' ils
connaissent à fond, les Le Nain ne pouvaient se rendre sans
combattre, voire, s'agissant d'une étude préparatoire,
sans provoquer. Très explicable en terme de réalité
historique(5), la tunique
de notre saint Dominique relève selon nous de cette réaction.
Outre la parfaite harmonie chromatique qui en résulte, elle
participe aujourd'hui à la fascinante dimension énigmatique
du tableau. |