| Ce
genre de portrait individuel, réaliste, grandeur nature ou
à peu près, restituant respectueusement les gens simples
dans l'exercice parfois de leur petit métier, est abondamment
représenté en Italie du Nord à la charnière
des XVIIè.et XVIIIè. siècle. Cifrondi semble
en être l'initiateur, au retour d'un périple français
situé certainement entre 1682 et 1685, Cerruti après
lui, ainsi que plusieurs suiveurs. D'après Paolo Dal Poggetto,
le lien entre les deux peintres est sûr, même si la
question reste posée de savoir si Cerrutti a réellement
été l'élève de Cifrondi. Que les uvres
de George de La Tour, alors vieilles en moyenne d'une quarantaine
d'années aient marqué le séjour en France du
jeune Cifrondi n'est plus aujourd'hui contesté. L'Abbaye
de Saint-Antoine en Dauphiné, près de Grenoble, recelait
vraisemblablement le St Jérôme pénitent à
l'Auréole. On sait aussi que la cathédrale de Besançon
abritait plusieurs uvres et Nancy ou Lunéville étaient
à peine un détour sur la route de Paris. Toujours
selon Paolo Dal Poggetto, l'influence des Le Nain paraît plus
évidente chez Cerrutti, transmise pourtant et quasi certainement
par Cifrondi.
Notre tableau
faisant l'objet d'une restauration, effectuée de Juin à
Décembre 1973
effleura fortuitement le marché de l'art. Son évidente
qualité suscita alors et à plusieurs reprises la proposition
des ces deux maîtres italiens, actifs à partir de 1679
environ pour Cifrondi, jusqu'à 1738 pour Cérruti.
Nous sommes également enclin à ne pas donner ce tableau
aux premiers suiveurs, hypothèse par ailleurs peu compatible
avec la provenance de l'uvre.
Reste que cette
provenance pourrait écarter les italiens si nous acceptions
l' hypothèse la plus simple, étayée par plusieurs
indices, selon laquelle notre tableau n'aurait jamais quitté
la branche aînée des Lostanges Ste Alvère, représentée
au milieu XXe. par Henriette Tresvaux du Fraval alliée à
Gaston Loyau.
Le nom des Lostanges
est ancien, mentionné sur un acte charté de donation
à une abbaye en 930. On trouve aussi un Adhémar de
Lostanges prenant part en 1191 à la croisade de Richard Coeur
de Lion. La branche de St Alvère d'ou provient notre tableau
sera particulièrement chargée d'honneurs dus aux services
rendus aux Rois, pendant les guerres de religion et les Frondes.
Les Lostanges servent directement la Maison du Roi sous Charles
IX, Henri III, Henri IV, Louis XIII ; ils resteront présents
ou très proches de la cour de france jusqu'à la révolution
(1).
Moréri, insiste aussi sur l'importance des alliances de cette
Maison et sur sa fortune déja considérable au XVIIè
siècle, au cours duquel (1655) Louis XIV investit Emmanuel
Galiot de Lostanges des prestigieuses charges de Sénéchal
et de Gouverneur de Province. Ces charges, la dernière particulièrement
convoitée et réservée à la très
haute noblesse, seront conservées héréditairement
par les Lostanges de St. Alvère jusqu'à la révolution.
En fait, Emmanuel
Galiot de Lostanges nous parait-être le plus probable premier
propriétaire de notre tableau.
Il est le fils aîné d'Elisabeth de Crussol, fille de
Jacques II de Crussol, Duc d'Uzès, Pair de France, et de
Jean-Louis de Lostanges qui, maladie ou blessure de guerre fait
un testament en sa faveur de son fils en 1617, huit ans avant sa
mort en 1625. Peu après, Emmanuel Galiot est qualifié
Marquis de Ste Alvère par les actes officiels (1626) et sert
on ne peut plus directement la maison du Roi puiqu'il est en 1636,
Capitaine d'une Compagnie de Chevau-légers. Il épousera
en 1648 une riche héritière, Claude d' Ebrard, veuve
du comte de Clermont, et Dame de huit importantes seigneuries en
Quercy, dont Le Vigan ou il réside à la fin de sa
vie.
Lorsqu'il meurt
en 1679 l'évolution de la peinture en France est conduite
depuis près de 15 ans par Colbert et Lebrun ; les nouvelles
académies, dont celle de Rome crée en 1666 s'abreuvent
de mythologie et d'antiquités romaines, réunies en
une vaste allégorie à la gloire exclusive de Louis
XIV. Dans ce contexte, les peintres de la réalité
prennent une colloration subversive et disparaissent rapidement
dans l' oubli profond dont elles mettront près de 200 ans
à s'extraire.
On sait par
une lettre de la main de Louis XIII qu'Emmanuel-Galiot devait se
joindre à l'armée royale en Italie avec ses Chevau-légers
en 1636. Mais il eu fallu qu'il soit encore vivant en 1685 ou même
1682 pour s'intéresser à Cifrondi. Il est aussi peu
envisageable que son fils Louis, qui lui sucède en 1679,
ou son petit fils Arnaud-Louis, mort en 1778 se soit soucier de
se procurer jusqu'au-delà des alpes une oeuvre aussi peu
prisée par l'aristocratie du temps.
Emmnanuel-Galiot
par contre, pouvait tout à fait acquérir cette Fileuse
avant son mariage, entre 1626 et 1648, dans cette première
moitié du XVIIe. siècle français ou se croisent
à Paris les influences les plus diverses, celle des Flandres
en particulier, sans oublier l'empreinte encore récente et
peu contestable de Nicolas Lagneau dans l'émergence de la
première parenthèse réaliste française,
mais dont les nombreux portraits en buste de bourgeois, de vielles
femmes du peuple ou de paysans, n'exèdent pas les limites
du scepticisme érudit ou de la joie de vivre retrouvée
sous le règne d'Henri XIV.
Il en va autrement
de notre tableau qui raconterait plus volontier la fatigue et la
résignation silencieuse des paysans accablés par les
interminables guerres qui, à partir de 1615 et pendant trente
ans, vont à nouveau désoler les campagnes françaises.
La coiffe à bavolet identifiable en France dès la
fin du XVIe.siècle incline nous semblet-il, ainsi que les
choix chromatiques, vers une ambiance paysanne, proche des meilleurs
tableaux de Louis Le Nain. A quoi on pourrait ajouter de troublantes
similitudes techniques, remarquable dans le traitement des mains,
des fils de la quenouille opposables par contre au traitement plus
"cotonneux" des systèmes pilaires chez Cifrondi.
Une superbe impatience aussi sur la manche gauche, malheureusement
altérée par un nettoyage excessif.
On objectera
que contrairement aux exemples abondants chez les Lagneau, Cifrondi,
Cerruti, ou La Tour, l'oeuvre certaine des le Nain contient infiniement
peu de tableaux semblables et aucun pourrait-on dire de leur suiveurs
parisiens.(4)
Il en va en
effet des personnages isolés comme de leurs portraits. Bien
que ceux-ci aient fait l'essentiel de leur réputation dans
le Paris de Louis XIII et de Mazarin, ces nombreux portraits, 120
environ inventoriés à la seule succession de Mathieu,
dont 23 de " mareschaux de France et autres seigneurs
", ces portraits sont presque tous perdus ou font l'objet d'attribution
peu sures. Celui d'Anne d'Autriche et de Mazarin restent
à retrouver et nous n'avons eu de l'important portrait en
pied du Marquis de Trévilles , daté et signé
1644, qu'une brève apparition avant son départ de
France en 1952 pour destination inconnue.
Autres personnages
isolés quasi certains: un flûteur est signalé
dans l'inventaire après décès de Mathieu, ainsi
que trois Madeleine (x), dont une, ou une autre, probablement
de Louis, figurait à l'exposition au Grand Palais de 1979.
Citons encore un Christ enfant bénissant, voire St
Jean, selon Isarlo qui le reproduit en 1938, un Enfant
à la chandelle enfin, découvert tardivement
par Valabrègue, gravé et publié en 1905, disparu
depuis.
Il convient
pour le surplus de s'en tenir aux aléas des seules mentions
écrites à partir de 1656.(5) Parmi 19 personnages
religieux ou de genre, deux fileuses sont signalées: "
une fileuse dans la manière du Nain, 3 pieds sur 28 pouces
" le 10 février 1779 et " un tableau du Nain représentant
une vielle femme qui file " à la vente de Monsieur de
Poismenu le 26 août de la même année à
Paris. Neuf autres fileuses dont trois qualifiées de vieilles
femmes, s'intègrent à des descriptions de scènes
quasi exclusivement paysannes.
Notre
fileuse participe nous semble t-il d'un choix ambitieux, assez proche
à notre avis de ceux de Georges de La Tour, mais servi par
une technique moins sèche. L 'histoire existe en dépit
de la sobrièté de la composition, de la solitude et
de l'immobilité silencieuse du modèle. Elle est à
découvrir derrière l'expression de cette femme digne,
bonne et brave certainement, pauvre probablement, sans que l'indigence
soit de mise, fatiguée indubitablement. Au point que l'intérrogation
subsiste de savoir si le sommeil n'a pas vaincu sa générosité
en interrompant une journée de travail que l'on devine longue
et harassante.
Outre que les
Le Nain à cette époque soient fort prisés par
l'aristocratie vivant à la cour (6), on conçois
qu'un tel tableau puisse plaire à Emmanuel-Galiot de Lostanges
qui, Seigneur de st Alvère, Saverdun , Puydarèges,
Bidonnet, Rognac, et nombre d'autres lieux, connait les paysans,
mais fait aussi métier de risquer sa vie à la tête
d'un des deux plus prestigieux corps de gardes. Les vertus suggérées
par cette femme, noble à sa manière et immobile jusqu'au
paradoxe, sont les mêmes, essentielles et privilègiées
par des générations de Lostanges avant lui. Cette
dormeuse peut-être bien, parle de générosité,
d'abnégation allant jusqu'à l' oubli de soi, de courage...
de grandeur dans la servitude comme saura superbement résumer
VIgny.
Il paraît
acquit que Mathieu Le Nain au moins, ait aussi le goût des
servitudes militaires. Et que les militaires le lui rendent bien,
les 25 portraits de Mareschaux apparus à sa succession ne
s’expliqueraient pas autrement. Mathieu recevra le collier
de l’ordre de St Michel des mains du jeune Louis XIV en 1654.
Il sera vraisemblablement anobli à la même époque,
porte l’épée et se pare vers 1658 du titre de
Chevalier Le Nain de la Jumelle. Un témoignage de Turenne
enfin évoque en 1662 « ses services dans les armées
du Roi " ?
Mais la datation assez exceptionnelle du portrait du Marquis de
Trévilles, Le Nain fecit 1644, montre que les trois
frères en réalité furent familiers des militaires
de haut rang. Ce capitaine immortalisé par Alexandre Dumas
commandait la compagnie des Mousquetaires de Louis XIII. L’autre
compagnie de la Garde à cheval de la Maison du Roi était
celle des Chevau-légers, commandée
à la même époque par Emmanuel- Galliot de Lostanges.
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